Pourquoi je n’achèterai plus Marianne

Parce qu’on y publie de la m… en barre, qui non seulement me donne l’impression, légèrement désagréable, d’être insultée, mais qui, d’un point de vue strictement journalistique, est une hérésie absolue. Je ne veux pas faire de pub à ce canard et surtout pas à la pseudo journaliste auteure d’un « papier polémique » intitulé « Quand l’écologie renvoie les femmes à la maison ». Vous pouvez avoir accès à ce procès à charge contre les mamans nature et le maternage à partir des liens suivants :

http://www.hiboox.fr/go/images/bebe/mrianne-605-p76-77,b94e0eb59932d3112707ebbc84f9cfaa.jpg.html
http://www.hiboox.fr/go/images/bebe/marianne-605-p78-79,2c54c2f37660396dd0c29d8958504396.jpg.html
http://www.hiboox.fr/go/images/bebe/marianne-605-p80-81,bdf3a29020c826b69f0c931498ab012f.jpg.html

Les forums « maternage », ainsi d’ailleurs que le site du mag, croûlent sous les commentaire indignés des mamans. Un groupe s’est même formé sur Facebook (auquel je me suis empressée d’adhérer), sur le thème : « Oui, je suis une femme des cavernes et j’assume ! » : http://www.facebook.com/home.php#/group.php?gid=38047582218&ref=mf

Catherine, qui se sent insultée :

– en tant que maman (notamment allaitante au long cours)

– en tant que journaliste

– en tant qu’écrivain de nouvelles sur les femmes et la maternité.

Une nouvelle que j’ai écrite il y a un an ou deux déjà et qui, bizarrement, était précurseure à 100% de cette « polémique » :

Générations Révolution

Franchement, des fois, il y a des claques qui se perdent.

Ma satanée fille a choisi le 8 mars, Journée Internationale de la Femme, pour donner le coup de grâce à sa pauvre féministe de mère.

– Je veux que tu sois la première à le savoir, m’a annoncé Natasha d’un ton guilleret en déboulant au restaurant où, comme tous les ans à cette date (marquée d’un soleil sur mon agenda), je l’avais invitée à déjeuner en tête-à-tête. C’est décidé, je plaque mon job pour élever les enfants. C’est fou comme je me sens plus légère !

J’ai cru encaisser un uppercut en pleine poitrine. Main tremblante, j’ai vidé mon gin tonic d’un trait avant de parvenir à articuler :

– Tu plaisantes, j’espère ? Après tes six ans d’études ! Et alors que ta carrière est à peine sur les rails!

– Oui, justement, et je n’ai pas envie de gâcher mon existence au boulot. La vie ne se réduit pas à l’entreprise, tu sais ! J’ai envie de me consacrer pleinement à ma famille. D’ailleurs, vu le gouffre de fric qui partait dans la garde de Camille et Mathieu, autant m’arrêter carrément, c’est plus simple. Et puis, je compte bien me laisser aussi du temps pour moi, pour reprendre la danse africaine et surtout m’investir dans la vie associative !

J’ai allumé une Winston et, après deux longues bouffées, je suis enfin parvenue à reprendre un peu mes esprits.

– Ecoute, si ce n’est qu’une question d’argent, je peux t’aider, tu sais…

Elle a éclaté de son rire cristallin, en agitant ses longs cheveux blonds.

– C’est sympa, maman, mais là n’est pas la question. Jean-François gagne suffisamment bien sa vie pour nous mettre tous à l’abri du besoin. D’ailleurs, autre bonne nouvelle : il va bientôt avoir une autre promo (ben voyons). Par contre (elle s’est penchée vers moi en louchant sur ma clope, sa délicieuse bouche charnue froncée sur une moue désapprobatrice), je te l’ai déjà dit, tu devrais arrêter d’urgence cette cochonnerie.

Je me suis fait un plaisir de lui souffler un nuage de fumée en plein dans son minois de petite fille trop gatée.

– Eh oui ma belle, tu as raison. Mais on mourra tous de quelque chose. Si j’ai envie de me cramer les poumons à petit feu, personne, même pas toi, ne pourra m’en empêcher. Je crèverai, oui, mais libre ! De cette liberté que ma génération a arraché aux hommes, et qu’aujourd’hui tu foules aux pieds avec tant d’ingratitude et de légèreté.

Derrière moi, soixante ans de lutte contre un repoussoir absolu : la femme au foyer. L’épouse dévouée ne vivant qu’au travers de son petit mari, de sa progéniture et de son intérieur briqué à fond. La spécialiste des gâteaux maison et du repassage nickel, des chemises à rayures de Monsieur aux slips et chaussettes du petit dernier. Un univers parallèle, le Tiers-monde intellectuel. Je n’ai jamais envisagé mon épanouissement en-dehors d’une vie professionnelle et sociale intense. Dans ma tête, ma seule chance d’y arriver était de concurrencer les hommes sur leur propre terrain : celui de l’argent, du pouvoir et de l’investissement forcené dans le travail.

-J’ai envie de voir mes enfants grandir, a t-elle repris, la voix soudain enrouée. J’ai trop les boules quand je me dis que, pour les deux, j’ai raté leurs premiers pas, leurs premiers mots. Mais ça, je suppose que ça ne te fait ni chaud ni froid, n’est-ce pas, Maman ?

J’ai piqué un fard sous l’accusation, moitié de colère, moitié par gène. C’est vrai que je n’ai pas toujours été là pour mes deux gosses, pas souvent même, pour être honnête. Je rentrais fréquemment à des heures que les hommes eux-mêmes considéreraient comme outrageusement tardives. Je faisais si rarement les sorties d’école que, pour venir assister à mon premier et quasi unique spectacle de fin d’année, je me suis égarée comme une bleue, à deux pâtés de maison de chez moi. Mes enfants ont été ce qu’on appelle des « enfants à clé », gardés, parfois bercés, par l’écran de télévision.

Maladroitement, j’ai tenté de me défendre.

– Ton frère et toi, vous n’avez pas été malheureux pour autant. Vous vous êtes gavés en toute impunité de L’Ile aux enfants, de Candy et d’Albator. Et puis, au moins, j’avais des choses à raconter le soir. Tu lui diras quoi, à Jean-François, quand il rentrera ? Que Mathieu a rendu son quatre heures et que Camille a des boutons sur les fesses ?

Cette fois, elle était en rogne. D’habitude, je la trouvais adorable lorsqu’elle s’énerve. Mais là, je bouillais moi aussi comme du lait sur le feu.

– Je ne te ferai pas l’affront, chère maman, a t-elle sifflé, de te rappeler que très souvent, nous dormions déjà à ton retour. Et je suis désolée de te rappeler que papa s’est barré avec sa secrétaire six ans après votre mariage. Faut croire qu’il trouvait qu’elle avait des choses plus intéressantes à lui raconter que tes belles discussions de superwoman abonnée à Télérama.

J’ai encaissé le coup en silence. Certes c’est de l’histoire ancienne. N’empêche que ça me brûle toujours au fer rouge à chaque fois que je me remémore l’affront que m’a causé cette blondasse débilitante, juchée sur jupes archiminis et talons supermaxis.Le look, tiens.

Attaquer Natasha sur son look, vite. J’ai botté en touche.

– Je suppose que c’est la dernière fois que je te vois pomponnée et maquillée ? Pour ce que tu vas faire de ta vie désormais, tes tailleurs de marque ne te seront plus d’aucune utilité…

– Rassure toi maman, ce n’est pas parce que je serai à la maison que je vais traîner toute la journée en jogging informe. Quoique je trouve cette remarque un peu fort de café : toi qui m’as toujours reproché de trop faire attention à mon apparence. Qui m’as interdit maquillage, décolletés et même jupes jusqu’à l’aube de ma majorité. Toi qui ne redoutais qu’une chose : que je ressemble à une Barbie !

Je la regardai, si belle, si incroyablement femme. Une vraie baby doll. Dans mon coeur de mère, la fierté le disputait à l’amertume.

– Oui, je le reconnais, j’avais la hantise que tes attributs de fille ne se retournent contre toi, avouai-je en rallumant une Winston. Ou à l’inverse, comble de l’humiliation, qu’ils semblent avoir été à la source de ta réussite. Je n’aurais pas supporté qu’on dise de ma fille qu’elle a couché pour arriver.

Elle a levé les yeux au ciel, commandé un jus de tomate « avec beaucoup de sel de céleri» et s’est éclipsée aux toilettes. Me laissant seule avec mes souvenirs de guerre.

Pour nous sortir de notre aliénation millénaire, il nous fallait à tout prix faire oublier ce que nous étions : des femmes. Pour, enfin, porter la culotte, on a brûlé nos soutiens-gorge en place de Grève, jeté nos rouleaux à pâtisserie au vide-ordure. Arraché nos bas et nos jarretières pour les remplacer par des collants en nylon, autrement moins sexy mais tellement plus pratiques. Cigarettes et alcool à gogo, langage cru, la brutalité des hommes était passée dans nos moeurs.Quant à avouer que nous étions des mères, il en était encore moins question. Je me revoie encore, trois semaines après ta naissance, ma fille, sanglotant dans les toilettes du bureau, devant la photo de mon bébé tout neuf. Chasse d’eau tirée et retirée, pour couvrir tout bruit compromettant. Une réunion vendredi à dix-neuf heures ? Toujours prête !.

Et voici que, totalement décomplexée, elle assumait au grand jour les deux facettes de sa féminité : femme, tendance épouse accomplie, et mère, tendance louve. Avec en prime, comme celle de Rome, un moutard pendu à chaque mamelle.C’est que, non contente de refuser de laisser à qui que ce soit d’autre le soin de les éduquer, elle les allaite ! Des mois, des années durant ! Figurez-vous que le petit Mathieu, qui a quand même treize mois, le coco, tête encore matin et soir ! Cette lubie-là, je ne l’ai jamais comprise. Quarante ans après les premiers hippies (dont je me suis assez vite détachée : la vie dans un ashram, en communauté avec dix mecs et quinze chèvres, très peu pour moi, merci), voilà que sa génération retombe un peu dans le même délire du « Haro sur l’industriel ». Pas de petits pots, c’est plein de pesticides. Plus de boeuf, la vache a pété un plomb. Plus de poulet, au cas où il aurait la crête qui coule. Plus de veau, les hormones, non merci. A propos d’hormones, elle s’est mise à rejeter jusqu’à cette bonne vieille pilule pour laquelle ma génération s’est saignée aux quatre veines. « Tu sais, maman, on commence! à soupçonner la nocivité des effets à long terme des oestrogènes dans notre organisme. Tu serais d’ailleurs bien avisée d’arrêter cette saloperie de traitement substitutif pour la ménopause. A propos, à quand remonte ton dernier dépistage du cancer du sein ? ». Non, mais quel culot ! Et de me bassiner avec les contraceptifs « naturels » : diaphragme, contraceptifs féminins… Voire abstinence. Un peu plus, et c’est le retour à la bonne vieille méthode Ogino ! Merci pour le cours d’éducation sexuelle, ma fille. Il aurait cartonné dans les années trente…

Dans cette ambiance de fin de siècle, le millénaire commence bien mal. Du temps du Larzac, au moins, le ciel ne risquait pas de nous tomber sur la tête. A la rigueur, un tir de lacrymo lancé par un CRS dans une manif. On savait rigoler, à l’époque ! On était jeunes, on avait la beauté du diable. On allait prendre le pouvoir, changer le monde ! On a baisé comme des malades sans avoir à nous demander si nous serions encore là dans dix ans. On a fait des enfants « si je veux, quand je veux ». On voulait bosser, on a bossé. Ah, pour ça oui, on a été servies! Lorsque, vidées et culpabilisées, nous rentrions enfin à la maison, c’était pour nous plonger dans les joies de la double journée de travail. Ménage, soins aux enfants, préparation des repas : allez, zou, aux fourneaux, la féministe ! Dont le salaire, au demeurant, demeurait – et demeure toujours – nettement inférieur à celui de son mari. Le système nous a bien eues au tournant.

Elle est revenue, nimbée de sa jeunesse éclatante de promesses.

– Quoi, Maman, tu pleures ? Crois-moi, ça ne vaut pas la peine que tu te mettes dans des états pareils. Tout va bien!

Tant de sueur versée, tant d’espoirs pour l’égalité… Durant toutes ces années, nous étions-nous battues contre des moulins à vent ?

– Après tout, tu as peut-être raison, va, ai-je soupiré. Tu ne reproduiras pas les mêmes erreurs que moi, c’est déjà ça.

Elle a posé sa main sur la mienne. J’ai senti sa chaleur se répandre comme une coulée de miel dans mes veines.

– Ne crois pas que je déserte le champ de bataille, maman, m’a t-elle dit d’une voix dont la douceur contrastait avec l’éclat de son regard. Le MLF que tu as connu est mort, mais la lutte continue, sur d’autres terrains. Il y a encore tant de combats à mener ! Tu ne m’en as pas laissé le temps tout-à-l’heure, mais je suis aussi venue t’annoncer que j’ai adhéré à Ni Putes, ni Soumises. Les filles issues de l’immigration ont bien plus besoin de moi que l’économie française : mariages forcés, excisions, tournantes… Je vais m’investir pour tenter améliorer la vie des femmes dans les banlieues ! Tu as bien bossé, fais-moi confiance pour reprendre le flambeau à présent.

Sous les pavés, il y avait bien la plage, finalement. Eblouie, je la découvre plus révolutionnaire que moi. Ma fille, ma fierté, mon soleil. Aujourd’hui comme hier, No Pasaran !

Leave a Reply

You must be logged in to post a comment.